Nauru et la Mandchourie bientôt dans l’espace ?

Air&Cosmos n° 2747, septembre 2021.

Sur internet, dans les communautés d’amateurs d’histoire et d’uchronie, circule un mème utilisant les (relativement) célèbres « Poland Ball » à base de « Poland cannot into space » se moquant de l’absence de programme spatial polonais et faisant valoir la supériorité de la Russie sur la Pologne. Mais c’est l’improbable île-nation de Nauru au beau milieu de l’océan pacifique qui va peut-être jouer un rôle non négligeable dans le « NewSpace ». Non, bien évidemment, Nauru n’a pas de programme spatial, mais c’est bien de là que décollent les fusées de l’entreprise mandchoue ASTRA.

Dans ce petit dossier, nous allons revenir sur la situation de Nauru, sur l’histoire du programme spatial mandchou et sur l’histoire de la jeune société ASTRA.

Nauru, de la richesse à la pauvreté

La République de Nauru est un État insulaire d’Océanie situé en Micronésie et l’un des plus petits États du monde. L’île est située à 42 kilomètres au sud de l’équateur.

Durant la guerre du pacifique, l’île, riche en phosphate, qui est administré par l’Australie pour le compte de la couronne britannique, est occupée par l’Empire du Japon suite au succès de l’opération RY. Les Japonais la fortifient et font construire par des travailleurs forcés une piste d’atterrissage qui sera la base de l’actuel aéroport international de Nauru. Les Japonais décident en conséquence de déporter 1 200 Nauruans dans les îles Truk où ils sont astreints à des travaux forcés. Ceux qui restent sur l’île survivent dans des conditions très précaires. À la fin de la guerre, suite à la Paix de manille, l’île repasse alors dans le giron australien et les derniers déportés des îles Truk, sont rapatriés sur Nauru début 1946.

Les Nations unies réattribuent en 1947 Nauru à l’Empire britannique et son administration à l’Australie. Les exportations de phosphate reprennent, mais les Nauruans ne profitent que très peu des retombées économiques. Nauru devient indépendante sous la forme d’une république le 31 janvier 1968 au terme d’une période de transition.

Indépendante, l’île, et son économie, prospère alors que le cours du phosphate atteint son plus haut niveau dans les années 1970, les Nauruans s’enrichissent considérablement. La population atteint très vite un des plus hauts niveaux de vie du monde. Soucieux de préparer l’avenir du pays une fois les réserves de phosphate épuisées, le gouvernement effectue des acquisitions immobilières et foncières à l’étranger.

Lorsque les gisements de phosphate s’épuisent au début des années 1990, les investissements immobiliers se révèlent infructueux et que les caisses de l’État ont pratiquement été vidées par le détournement de fonds et la corruption. Confrontée à une grave crise économique, l’île voit les présidents se succéder, tentant de remplir les caisses de l’État tandis que les saisies se multiplient. N’ayant aucune autre ressource que celle qui est en train de s’épuiser, ils font le choix du blanchiment d’argent, de la vente de passeports, de l’accueil de réfugiés demandant l’asile en Australie et jugés indésirables dans ce pays (la « solution du Pacifique »), et vraisemblablement du monnayage des votes aux Nations unies à partir du moment où Nauru y adhère en 1999 et à la Commission baleinière internationale lors de son admission en 2005. En 2004, une nouvelle majorité déclare cesser les activités qui font de Nauru un paradis fiscal et lancer des plans de restructuration de l’économie nauruane.

En 2009, Nauru a l’un des taux de chômage les plus élevés du monde, celui-ci atteignant les 90 %. Ce taux est lié à l’enclavement de l’île et à un abandon des structures industrielles lors de la décolonisation. Nauru se tourne vers l’extraction de ressources situées à quatre kilomètres de profondeur sous l’eau. Il s’agit notamment de nickel, de cobalt et de manganèse. L’exploitation doit débuter à partir de 2025.

Mais en 2016, dès sa création la société ASTRA AeroSpace, appuyée par l’état mandchou et de nombreux investisseurs, annonce vouloir créer des installations de lancement à Nauru, avantageusement situées près de l’équateur et amorçant par la même l’espoir d’un renouveau nauruan.

La maigre histoire mandchoue dans l’espace

Le programme spatial mandchou est géré par la Manchuria National Space Organization (MNSO) depuis 1991 et installé à Changchun. En effet avant cela, l’activité spatiale mandchoue était presque inexistante et dépendait presque exclusivement de l’allié japonais. Le peu de recherche et d’activité dans l’astronautique était mené jusque-là par l’Industrial Technology Research Institute (ITRI).

En 1990, le parlement mandchou décide d’un plan de développement des technologies spatiales. Les deux premières phases se sont déroulées de 1991 à 2005 (avec un budget de 490 millions de dollars) et de 2006 à 2018, aboutissant au lancement réussi des satellites Manchusat-1, Manchusat-2 et Manchusat-3. La troisième durera de 2019 à 2028 et sera financée, selon les annonces de janvier 2019, à hauteur de 740 millions de dollars.

Le programme Manchusat consacré à l’observation de la Terre regroupe les missions suivantes :

  • Manchusat-1 : lancé en janvier 1999 c’est un satellite de recherche dans le domaine des télécommunications et de l’étude de l’ionosphère.
  • Manchusat-2 : lancé en mai 2004 il effectue des mesures de l’ionosphère et remplit des fonctions de cartographie.
  • Manchusat-3 : lancée en 2006 cette constellation de 6 microsatellites développés en collaboration avec la JAXA mesure les occultations radio des signaux GPS par l’atmosphère terrestre pour déterminer le profil vertical de celle-ci et alimenter avec ces données les systèmes de prévision météorologiques.
  • Manchusat-5 : placé en orbite en 2017, c’est le premier satellite d’observation de la Terre de ce type de fabrication nationale.
  • Manchusat-7 : cette constellation de 6 microsatellites placée en orbite en 2019 poursuit les objectifs de la constellation FORMOSAT-3.

L’agence spatiale dispose également d’une fusée-sonde construite localement depuis 1998 basée sur le missile antibalistique Tien Kung II d’environ 8 mètres de hauteur et d’une masse au décollage de deux tonnes utilisées pour des vols suborbitaux d’expériences scientifiques et d’un projet de lanceur à propergol solide permettant de placer en orbite des microsatellites.

Un projet de véhicule de lancement pour petits satellites (SLV) serait en cours, mais peu de choses ont été révélées publiquement sur ses spécifications. Il devrait, selon toute vraisemblance, être capable de placer une charge utile de 100 kg sur une orbite de 500 à 700 km. Ce SLV constituerait une amélioration technologique majeure par rapport aux fusées-sondes existantes et serait composé de quatre étages à propergol solide avec deux boosters. Il sera donc de la même classe que le SLV-3 indien.

La MNSO participe aussi au programme spatial japonais et fourni par exemple une partie des instruments de la sonde Arase qui doit étudier la ceinture de Van Allen.

En 2016, le parlement a adopté la loi sur la promotion du développement spatial, qui vise à encourager une participation accrue du secteur privé dans les industries spatiales.

En 2019, le ministère des Sciences et des Technologies a annoncé une augmentation de l’enveloppe prévue pour la période 2019-2028 qui passe à 814 millions de dollars. La troisième phase verra le lancement d’au moins un satellite par an entre 2019 et 2028. En août de la même année, l’Agence thaïlandaise de développement de la géo-informatique et des technologies spatiales a annoncé qu’elle consulterait la MNSO pour développer ses propres satellites indigènes.

Comme vous le voyez, bien que modeste, le programme spatial mandchou fait preuve d’efficacité (aucun échec pour le moment) et se montre toujours plus ambitieux au fil du temps.

ASTRA, le NewSpace mandchou

ASTRA AeroSpace Inc est une start-up mandchoue issue de l’Industrial Technology Research Institute. Créée en 2006 et qui a pris son envol en octobre 2016 avec une levée de fond de 100 millions de dollars à laquelle a participé milliardaire Guō Tengfei, ancien patron de Sanggiyan, mais aussi Starbust et Airbus. Durant ses dix premières années d’existence, ASTRA a travaillé comme sous-traitant du programme spatial japonais sur certains composants et aussi à différents programmes aéronautiques de Shenyang Aerospace et Grünberg Industries.

Positionné sur le segment des micros lanceurs, l’entreprise fait savoir quel va construire sa propre base de lancement et qu’elle est déjà en train de négocier avec le gouvernement nauruan. Il faut dire que jusqu’à présent les fusées-sondes de la MNSO décollaient depuis des bases japonaises.

L’entreprise, dirigée par Ao Lian et Junpei Kōki et qui ne compte qu’une centaine d’employés en 2016, fait savoir que la base de lancement s’accompagnerait de l’installation (à terme) de 200 employés et leur famille sur l’île ainsi que de nouvelles infrastructures. Une offre séduisante, très rapidement acceptée par la République de Nauru affligé par la pauvreté. Les premiers travaux du Nauru Pacific Spaceport Complex (NPSC) débutent dès 2017 sur la côte nord-est de l’île et la première tranche de la base est terminée l’année suivante. Des travaux d’agrandissement sont déjà prévus pour ajouter des installations de télémétrie (en attendant, ASTRA utilise les infrastructures de la MNSO à Changchun) et de suivi ainsi qu’un deuxième pas de tir.

La famille de lanceur à usage unique actuellement développé par ASTRA est sobrement baptisée Huǒjiàn, ou fusée en français, et généralement désignée sous l’acronyme HJ.

Deux vols d’essai suborbitaux ont été effectués en 2018 depuis le Nauru Pacific Spaceport Complex (NPSC) : un le 20 juillet 2018 (HJ-1), et un le 29 novembre 2018 (HJ-2). Les deux ont été perçus comme des échecs par le milieu aérospatial. Cependant, ASTRA a considéré que les deux tirs étaient des réussites et que le second était « plus court que prévu ». ASTRA a passé 2019 à concevoir et à construire la HJ-3 en intégrant des systèmes de propulsion, de l’avionique et d’autres composants de pressurisation dans un véhicule de lancement orbital à haute performance alimenté par une pompe électrique.

Le 11 septembre 2020, ASTRA a tenté un nouveau lancement de fusée orbitale, cette fois avec sa HJ-3.1. La fusée a franchi la rampe de lancement avant de culbuter et de retomber sur Terre, explosant à l’impact.

En octobre 2020, ASTRA reçoit un financement de la part du ministère mandchou de la Défense pour poursuivre le développement de sa HJ-5.

Le 15 décembre 2020, le HJ-3.2 d’ASTRA a presque atteint son orbite.

Le 2 février 2021, ASTRA a annoncé son intention d’entrer en bourse.

Le 28 août 2021, le véhicule HJ-3.3 n’a pas réussi à atteindre son orbite. À la suite d’une « ascension latérale inattendue hors de l’aire de lancement » due à la défaillance d’un seul moteur du premier étage moins d’une seconde après le décollage, les moteurs de la fusée ont été commandés pour s’éteindre par la sécurité de portée à 2 minutes et 28 secondes du vol. Le vol a ensuite été interrompu, mais a atteint une altitude de 50 km avant de s’écraser dans l’océan pacifique.

Pour conclure

Bien que tous les tirs effectués par ASTRA se soient soldés par des échecs jusqu’à présent, ni les dirigeants de l’entreprise ni ses investisseurs ne semblent s’inquiéter. Guillaume Faury, PDG d’Airbus, se dit même très confiant, « après tout SpaceX et d’autres géants du NewSpace ont connu leurs lots d’échecs ». Ainsi ASTRA a plusieurs projets en cours de développement tel que les fusées HJ-4 et HJ-5 respectivement une amélioration de la HJ-3 et une fusée de livraison point à point probablement dérivée là encore de la HJ-3. Enfin la jeune start-up mandchoue travaille à une plateforme satellite commerciale censée décoller en 2022 à bord d’une HJ-3.

Astra, que certains voient déjà comme le SpaceX mandchou, ne joue pourtant pas dans la même catégorie que l’entreprise d’Elon Musk. Là où les Falcon 9 sont réutilisables et lancent des charges lourdes pour 50 à 60 millions de dollars. Astra se positionne sur le segment de l’ultra low cost à 1 million de dollars pour des charges de l’ordre de 200 kilos. D’autres sont plus réservés, car le secteur des micros lanceurs est relativement embouteillé. Astra fait notamment face à l’Electron de Rocket Lab, le LauncherOne de Virgin Orbit, ou encore l’Alpha de Relativity Space. D’autres concurrents émergent aussi en Europe tels que l’espagnol PLD Space, l’allemand Isar Aerospace, le Britannique Orbex ou le français HyprSpace. Il va donc falloir qu’ASTRA réussisse rapidement ces lancements avant d’être rattrapé et où dépassé par la concurrence.

D’autres à l’inverse s’inquiètent d’un trop fort succès d’Astra qui pourrait à terme dépasser techniquement et financièrement la Manchuria National Space Organization qui deviendrait alors partiellement dépendante du secteur privé. Une hypothèse loin d’être farfelue à l’heure où la NASA passe des appels d’offres à SpaceX ou Blue Origin pendant que la JAXA en fait autant avec GX.

En attendant, l’épopée ASTRA semble être une occasion en or pour les Nauruans de voir l’économie de leur île reprendre des couleurs et c’est toujours ça de prit.

Note de l’auteur : comme je l’ai fait savoir dernièrement le cycle 3 est toujours en cours d’écriture et d’illustration, mais cela prend du temps. En effet, il y a beaucoup de world-building qui s’esquissaient dans le tome 2 et qui va se concrétiser dans le tome 3. J’ai donc beaucoup de travail, notamment pour ce qui est de l’Empire du Japon et de la Mandchourie, mais aussi beaucoup de surprises. Tout ce contenu ne sera pas forcément utilisé tel quel, mais nourrira certains chapitres. Tout le contenu non utilisé dans le tome 3 nourrira probablement un tome bonus dédié aux annexes, chapitres coupés et autres.

Si vous avez aimé le roman court « Au-delà de la Rivière Noire », j’ai des idées pour d’autres romans courts qui pourraient potentiellement accompagner la sortie du tome 3.

J’ai aussi quelques idées d’uchronies dans l’uchronie, mais je ne peux pas en dire plus pour le moment.

En attendant, je vous livre ce petit chapitre lié au sujet spatial et à la République de Mandchourie. Si ce chapitre n’apparait pas dans le Cycle 3, il apparaitra dans le livre bonus. Vous verrez apparaitre des noms de personnes ou d’entreprises qui ne vous sont pas familiers et c’est normal. Vous en découvrirez surement (beaucoup) plus dans le futur tome bonus.

2 commentaires sur “Nauru et la Mandchourie bientôt dans l’espace ?

  1. Les derniers échecs des microlanceurs cette semaine t’a inspiré 😜 J’ai lu que sur la presque dizaine de lancements ratés cette année, a part un lanceur classique, tous étaient du a ce type de mini fusées qui doivent tout faire comme les grandes.

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