Constellation Express #10 : Cinq films pour un Japon en guerre

Aujourd’hui je vais vous parler de quelques films japonais que j’ai vus ces dernières années. Je ne vous cache pas que j’ai globalement du mal avec le cinéma japonais, qui, dans les genres et sur les sujets que j’affectionne, souffre d’un manque de moyen aboutissant à des films assez laids et qui en plus arrivent rarement jusque sous nos latitudes. Les films sont chroniqués (à peu près) dans leur ordre de visionnage.

Isoroku

Ce film de 2011 réalisé par Izuru Narushima est un biopic dédié au célèbre amiral Isoroku Yamamoto. Le film est connu sous plusieurs titres : The Admiral, Admiral Yamamoto, Admiral Isoroku ou encore Yamamoto Isoroku, the Commander-in-Chief of the Combined Fleet. Le rôle de Yamamoto est joué par l’excellent Kōji Yakusho. Le biopic retrace les 5 dernières années de la vie de l’amiral tant sur sa carrière militaire et sa vie de famille et jusqu’à sa mort sur l’île de Bougainville. Le film est globalement excellent, les scènes navales et de batailles navales bénéficient d’effets spéciaux ultra-soignés. Contrairement au film de 1968 (Rengō Kantai Shirei Chōkan : Yamamoto Isoroku/Admiral Yamamoto) ici on ne verse pas dans la propagande idolâtre, même si tout n’est pas dit et que certains points sont sujets à débat. Après tout, même si Yamamoto souhaitait empêcher la guerre avec les États-Unis ce n’est que parce qu’il jugeait que le Japon n’était pas prêt, mais il était le premier à dire que si le Japon voulait se tailler un empire, la confrontation était inévitable d’où sa supposée (mais jamais vérifiée) citation : « Je crains que nous n’ayons fait que réveiller un géant endormi et le remplir d’une terrible résolution. » Aussi, même si le film s’attarde un peu sur sa vie privée, peu de mentions de sa quasi-addiction au jeu et sa fréquentation assidue des geishas. De l’aveu même de son épouse Reiko, son époux lui préférait sa favorite Kawai Chiyoko. Bien qu’imparfait, Isoroku est un bon biopic et un très bon film que je recommande chaudement.

The Emperor in August

The Emperor in August est un film de Masato Harada sortie en 2015 et est un remake augmenté de Japan’s Longest Day. Le film retrace la chaîne des évènements historiques qui, d’avril au 15 août 1945, ont déterminé le futur destin du Japon : les derniers mois du conflit, le bombardement de Tokyo, les préparatifs de l’opération Ketsu-go, la réaction des dirigeants à la déclaration de Potsdam et les bombardements atomiques d’Hiroshima et de Nagasaki, ainsi que le coup d’État militaire raté visant à contrecarrer la capitulation du Japon. Pour ce dernier évènement il sert de POD (point de divergence) l’uchronie Decisive Darkness de Paul Hynes et est aussi l’un des évènements du premier cycle de mon uchronie Au Bord de l’Abîme. L’acteur le plus connu du film est l’excellent Kōji Yakusho (encore lui) dans le rôle de Korechiki Anami. Le film en lui-même est visuellement beau (ambiance, atmosphère, costume) et bien réalisé. Niveau histoire et scénario, c’est bien écrit et bien joué, fidèle aux évènements historiques. Attention toutefois, le rôle de l’Empereur Hirohito dans la guerre, est encore aujourd’hui sujet à débat. Dans l’historiographie japonaise, on part du principe que l’Empereur, bien que participant au conseil suprême de guerre, ne prît part à aucune décision politique ou militaire. En conséquence, dans le film, l’Empereur est un peu un « héros » prenant le risque d’être renversé par les militaires pour sauver son pays. Faute d’élément à charge ou à décharge, je n’ai toujours pas d’avis tranché sur ce point. Quoi qu’il en soit j’ai vraiment apprécié ce film historique.

Kamikaze, le dernier assaut

Derrière ce titre merdique se cache en réalité « Zero pour l’éternité » l’adaptation par Takashi Yamazaki du manga du même (scénario de Naoki Hyakuta, dessin de Sōichi Sumoto) nom lui-même adapté du roman « Eien no zero » de Naoki Hyakuta. J’avais lu et plutôt bien aimé le manga, pour ce qui est du roman, à ma connaissance il n’est pas disponible dans une autre langue que le japonais. Après le décès de leur grand-mère, Kentarō et sa sœur Keiko découvrent que celui qu’ils ont considéré comme leur grand-père était seulement son second mari. Leur vrai grand-père, nommé Miyabe Kyuzo, est mort comme kamikaze pendant la Seconde Guerre mondiale. Les deux jeunes gens décident d’enquêter pour en savoir plus sur la vie de cet inconnu. Ils partent à la rencontre de ses compagnons survivants. Les premières rencontres sont décevantes. Ceux qui ont connu Kyuzo décrivent un personnage lâche, peu apprécié de ses camarades. D’autres évoquent au contraire leur grand-père comme un homme profondément humain, doublé d’un pilote talentueux. Ils finissent par découvrir que leur grand-père refusait le militarisme ambiant et les ordres fous de sa hiérarchie. Très amoureux de son épouse, il avait décidé de tout faire pour survivre et la revoir, jusqu’à ce qu’il soit désigné pour une mission kamikaze, à un moment où certains commencent à réaliser que la guerre est perdue pour le Japon. Avant la mission, Kyuzo s’arrange pour échanger son appareil, délibérément saboté pour devoir faire demi-tour, avec celui d’un de ses compagnons, lui laissant dans l’habitacle de quoi contacter son épouse. Fidèle à sa mémoire, ce camarade deviendra le second époux de leur grand-mère. Kyuzo va fracasser son avion contre un porte-avions américain. L’histoire est intéressante et questionne le rôle des kamikazes alors qu’à notre époque le terme est avant tout lié au terrorisme islamiste. Au final, les kamikazes japonais se sont sacrifiés en vain, mais peuvent être vus comme des héros. En effet, le sacrifice ultime pour une cause n’est-il pas l’apanage des héros ? C’était probablement le cas dans la tête de ces jeunes pilotes ayant grandi dans un Japon totalitaire qui a su endoctriner tout un peuple. Le film est fidèle au manga, mais pas mémorable non plus d’un point de vue cinématographique. On regrettera que la scène finale n’aille pas jusqu’aux dernières images de ce qui constitue les deux dernières pages du manga, qui était pourtant fabuleuse : à la fois épique et renforçant le propos quant au sacrifice en vain dans une guerre déjà perdue.

The Great War of Archimedes

The Great War of Archimedes est un film de Takashi Yamazaki (réalisateur de Kamikaze) adaptant le manga éponyme de Norifusa Mita (non publié en français à ma connaissance). En 1933, alors que l’État-major de la Marine impériale japonaise s’attelle à la construction du plus grand cuirassé du monde nommé le Yamato, le contre-amiral Isoroku Yamamoto (encore lui), opposé à ce projet, recrute le jeune Tadashi Kai, prodige des mathématiques, qui s’interroge sur les différences entre les coûts prévus du projet et les dépenses réelles et ne tarde pas à découvrir un complot au sein de la marine. Il doit alors faire la preuve que les coûts des projets sont sous-estimés que sa réalisation est impossible. En se basant sur les rares infos connues à propos du projet Yamato, les méthodes de construction navale en vigueur et le coût des matières premières, il va alors « recréer le Yamato » pour prouver que le projet est bel et bien sous-estimé et irréalisable en l’état. Le problème étant que par la même occasion, il pond le projet « parfait ». Fasciné par les mathématiques et l’ingénierie, il va alors finalement basculer du côté de Shigetarō Shimada pour donner vie à ce projet. En l’état, je ne sais pas et ne pense pas qu’il s’agisse d’une histoire vraie, mais le film est plutôt sympathique et lève (un peu) le voile sur la machine de guerre japonaise en pleine montée du militarisme. Truc facile, mais intéressant, le film se termine sur le départ à la mer du Yamato en 1941 alors qu’il s’ouvrait sur sa destruction lors de l’opération Ten-Go en 1945. Cette scène qui ouvre le film est tout simplement épique et justifie à elle seule le visionnage du film pour les amateurs de la guerre du Pacifique.

Kūbo Ibuki

On dit souvent qu’il faut garder le meilleur pour la fin. Là, j’ai fait l’inverse. Kūbo Ibuki (Aircraft Carrier Ibuki) est l’adaptation par Setsurō Wakamatsu d’un manga écrit par Kaiji Kawaguchi (auteur de Zipang) et dessiné par Osamu Eya. Le manga n’est pas disponible en occident et je n’ai eu l’occasion de jeter un œil qu’aux deux premiers tomes via des scans-trad. Dans le manga, la géopolitique mondiale évoluant vite, notamment en ce qui concerne la puissance militaire croissante des pays voisins du Japon, la question des ressources des fonds marins, les secours en cas de catastrophe, le maintien de l’ordre en haute mer et la défense des îles. En réponse à une quasi-escarmouche avec la Chine près des îles Senkaku contestées, le Japon construit le porte-avions, l’Ibuki (du nom d’un porte-avions de la Seconde Guerre mondiale). Le film, dans une tentative de ne pas froisser la Chine, ne fait plus aucune allusion à la Chine qui se transforme en « Fédération asiatique », les effets spéciaux sont globalement moche, l’histoire est fade (et expurgé de toute allusion à la géopolitique du monde réel), les personnages et acteurs vont de passable à ridicule, il y a en plus une intrigue secondaire à la fois ridicule et inutile. De plus, le questionnement moral d’un réarmement du Japon est traité de manière chiante à crever. Bref ce film est une purge de plus de deux heures et j’aimerais vraiment avoir l’occasion de lire le manga qui a l’air pas mal. Pour ce qui est du porte-avions fictif, il n’est pas tombé très loin de la réalité puisque les forces d’autodéfenses japonaises sont en train de modifier le Kaga et l’Izumo (sur lesquels est basé l’Ibuki) pour leur permettre d’opérer des chasseurs embarquer F-35B à décollage vertical. Seule différence, finalement, les porte-avions modifiés ne seront pas dotés d’un tremplin, contrairement l’Ibuki.

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