Bifrost N° 106 : Kim Stanley Robinson

Après vous avoir récemment parlé de la revue Galaxies et son numéro dédié à l’uchronie, voici venu le tour de Bifrost. Comme pour Galaxies, Bifrost est une revue orientée littérature imaginaire, principalement SF. Bifrost et une revue trimestrielle, édité par « Le Bélial’ » et dirigé par Olivier Girard. Chaque numéro de la revue est dédié à un auteur (carrière, textes, interview) ou un thème, comporte des nouvelles et dossiers thématiques ainsi que des chroniques littéraires. Comme avec Galaxies, c’est une revue que je lis de manière occasionnelle, achetant au numéro selon l’auteur ou thème mis en avant. Donc en annonçant un numéro dédié au « Pape de la cli-fi » qu’est Kim Stanley Robinson, je me suis évidemment dépêché de précommander ce numéro 106.

Commençons par les quatre nouvelles publiées dans ce numéro.

Venise engloutit — Kim Stanley Robinson

« À la fin du XXIe siècle, Carlo Tafur est un Italien désargenté qui vit à Venise, où plutôt ce qu’il en reste après une montée spectaculaire du niveau des océans vers 2040. Son travail consiste à faire visiter les ruines sous-marines de la cité à des touristes. Ce jour-là, il doit amener deux touristes japonais sur le site de Torcello : ils veulent trouver puis enlever au burin une fresque célèbre, la Vierge à l’Enfant… »

Cette nouvelle de 1981, présente déjà une, même LA, thématique chère à KSR : le changement climatique. La Venise décrite est intéressante et plausible, car la cité des Doges sera l’une des villes européennes les plus durement touchées par la montée des eaux (elle l’est déjà). On pourrait se demander au premier abord pourquoi des gens restent vivre là-bas. Mais la réponse est que c’est pour les mêmes raisons que certains ne quittent pas zones de guerres : c’est chez eux, ou bien ils n’ont nulle part où aller, ou pas les moyens. À mes yeux au-delà du monde qu’elle décrit cette nouvelle n’est pas transcendante.

On est peut-être des sims – Rich Larson

« Beatriz, Jasper et Max se retrouvent dans un décor claustrophobe, tous les trois entassés dans un vaisseau spatial en mission vers Europa. Il ne s’agit pas de nobles pionniers ou d’astronautes, mais de trois criminels endurcis qui purgent leur peine en servant d’équipage humain lors d’un voyage d’essai d’un vaisseau cryogénique. Mais Jasper a des doutes — sont-ils vraiment sur un vaisseau, ou s’agit-il d’une simulation sophistiquée ? La question reste sans réponse et la tension monte d’un cran. »

L’idée est bonne (dans le sens cynique) et bien exposée. L’ambiance est bien rendue, le côté « gars pommés » mélanger à trop de promiscuité crée une bonne tension en quelques pages. La fin avec une tentation « poétique » tombe un peu à plat. Pas le meilleur Larson, mais je retrouve chacun de ses textes avec intérêt tant il est capable de pondre des supers nouvelles de manière régulière.

Résonance Lointaine — Johan Heliot

« Un futur divorcé à la dérive, voit sa femme être atteint d’une étrange maladie, le Syndrome de Reconfiguration Neuronale, dont seuls 7 % des infectés se remettent. Les autres changent inexplicablement et irrémédiablement. »

Le SRN transforme les gens en espèce de super génies se consacrant à apprendre des milliers de trucs bien précis, bien complexe pendant des mois, se désintéressant totalement de leurs proches. Oh, ils savent bien qui ils sont, mais sont comme « appelés » vers quelque chose de plus grand que ça. Le narrateur ne veut qu’une chose : retrouver sa femme, faire oublier ses erreurs. Résultat il se laisse couler. Soudain les SPC (pour Sept Pour Cent) « migrent » inexplicablement. Le narrateur, comme d’autres, les suit, formant une caravane de gens à la dérive, ayant tout abandonné dans l’espoir vain de retrouver les gens qu’ils aiment. On suit le temps de quelques paragraphes cette procession et les problèmes qui l’accompagne, ainsi que l’étrangeté des SPC. Comme le protagoniste et le reste de l’humanité, on s’interroge sur leur nature et leur but. Comme les suiveurs on restera sans réponse, on devra reprendre nos vies loin des SPC. Que font-ils ? Quelle est la vraie nature sur SRN ? Un texte intéressant et intrigant, mais dont la fin est terriblement frustrante.

Expiation – Tade Thompson

« Un gars rentre dans un bar et demande à une femme si elle veut coucher avec lui, sans la moindre politesse et drague, et elle accepte. Le protagoniste s’en va furieux. Rien ne va dans ce monde, il faut revoir les paramètres de la simulation. »

Je ne dirais rien de plus sur l’histoire en elle-même, car ce serait tout gâcher. Disons clairement que la nature et la cause de cette simulation, ainsi que ce que le protagoniste y vit, font tout le sel de ce texte. J’ai aussi beaucoup aimé l’humour noir, cynique et désespéré du personnage, l’absurdité de la situation globale. Des quatre nouvelles proposées dans ce Bifrost, c’est celle qui m’a le plus convaincu. Vous pouvez aussi retrouver la chronique de ce texte sur l’épaule d’Orion.

Ballades sur l’arc

Il s’agit d’un tronçon dédié aux chroniques littéraires (environ 20 % de l’ouvrage). Aucun des livres chroniqués ne m’a attiré plus que ça, la faute à mes goûts très (trop ?) particuliers. J’ai toutefois bien rigolé dans la partie destinée aux revues et fanzine. Thomas Day y cale des tacles à la gorge juste ahurissants, notamment sur Galaxies 75, dans lequel seul « Mort et Apothéose de Joseph Vissarionovitch Djougachvili, dit Staline » de Jean-Pierre Andrevon a trouvé grâce à ses yeux. Ceux qui me connaissent savent que malgré ma bienveillance, j’aime le sarcasme, l’ironie, l’humour noir, le « sel » et le « tir à balles réelles. En conséquence, Thomas Day m’a d’une certaine manière beaucoup amusée.

Au travers du Prisme

Ici on rentre dans le sujet de ce numéro 106. D’abord une présentation de Kim Stanley Robinson dans un article de Pascal J. Thomas. Sa jeunesse, ses débuts, sa carrière, son œuvre, son engagement. Une partie à la fois très intéressante (j’ai appris pas mal de nouveaux trucs) et très agréable à lire. J’y ai d’ailleurs (re) pris conscience de l’influence que KSR avait eue sur moi (en tant qu’humain et en tant qu’auteur) à travers les deux seuls de ses livres que j’ai lus pour le moment, mais aussi à travers quelques conférences qu’il a données et que j’avais beaucoup aimées.

S’en suit un entretien mené par Terry Bisson, très fluide et agréable, qui complète très bien le travail de Pascal J. Thomas. On regrettera malgré tout que l’entretien en question soit daté de 2009. Avec tout ce qui s’est passé depuis, un entretien plus récent aurait été appréciable.

Il y a ensuite une analyse plutôt pertinente et très accessible de l’œuvre de KSR. Le tout produit par FedRautha qui officie sur L’Épaule d’Orion.

Enfin, les membres de la rédaction livrent leurs chroniques des différents ouvrages ou séries de l’auteur californien. Des chroniques qui me confortent dans mon choix fait depuis déjà pas mal d’années d’écarter un certain nombre d’ouvrages qui risquaient de ne pas me plaire et que ces chroniques confirment encore. Donc, en dehors de la « Trilogie Climatique » et de « Chroniques des années noires », il reste toujours la « Trilogie Martienne », Aurora, et New York 2140 à sortir de ma PAL. Quelque chose que je ferai surement après la publication du Cycle 3 d’Au Bord de l’Abîme, car les romans de KSR sont des pavés à lire tranquillement. Sa nouvelle « The Lucky Strike » me tente bien aussi.

Le reste

Dans Scientifiction, Roland Lehoucs traite de la thématique au tour du film « Don’t look up », un film dont je me contre cogne royalement. J’ai donc fait l’impasse sur l’article. Org, Jean-Daniel Brèque et Pierre Charrel passent en revue rapide des éléments divers et variés autour des univers SFFF (zines, revues, musiques, évènements). Raphël Costa via un courrier des lecteurs fictifs répond à une question de droit sciencefictif.

En conclusion, comme souvent quand je jette mon dévolu sur un numéro de Bifrost, je tombe sur quelque chose que je trouve très satisfaisant. Au niveau des nouvelles, mon penchant pour l’uchronie fait que pour KSR j’aurais préféré découvrir « The Lucky Strike », plutôt que « Venise engloutie, à cause de mon amour pour l’uchronie. Toutefois « Résonance Lointaine » et « Expiation » étant vraiment sympa, je reste globalement content. Le dossier dédié à Kim Stanley Robinson est très satisfaisant, malgré une interview vieille de treize ans. Ce numéro 106 est un numéro agréable permettant de découvrir un auteur que je recommande chaudement, pour la qualité dingue d’une partie de son œuvre, l’humanisme et l’espoir qui émane d’une partie non négligeable de son œuvre. Je trouvais l’aspect scientifique de son œuvre globalement impressionnant, et ce que j’ai lu dans ce Bifrost confirme que c’est un aspect très important de l’œuvre du Californien. Si vous ne connaissez rien à cet auteur, je vous recommande donc chaudement ce numéro 106 qui vous permettra de découvrir un auteur incroyable de faire votre sélection dans sa bibliographie grâce à la partie « chronique ».

Vous pouvez vous procurer les différents numéros de Bifrost au format papier ou numériques ici.

Et comme les grands esprits se rencontrent, je publie ma chronique seulement quelques heures après Xapur.

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