Océanique — Greg Egan

Résumé :
« Un match de football quantique pratiqué par des joueurs âgés de plusieurs millénaires. Des mathématiques en guise d’arme de destruction massive dans une guerre interunivers. Le premier voyage de l’homme vers les étoiles, bien après l’Âge de Chair. L’amour négocié par le biais des nanomachines. Des jingles publicitaires si efficients qu’ils en deviennent mortels. La foi mise en équation chimique. La transplantation cérébrale comme rêve d’immortalité… »

Fiche technique :
Auteur : Greg Egan
Éditeur : Le Bélial
Pagination : 640 pages

Après un « Axiomatique » qui m’avait régalé, me revoilà à vous parler d’un recueil de Greg Egan. Ma chronique arrive plus tard que la blogosphère, car au moment de la sortie j’avais déjà le nez dans un autre gros pavé. Ensuite j’ai aussi eu un peu moins de temps qu’espéré pour bouquiner durant le mois d’avril. D’autant que les œuvres d’Egan demandent d’être un minimum concentré lors de la lecture et, parfois, un temps de « digestion ». Toujours est-il que me voilà pour vous parler des treize nouvelles contenues dans l’ouvrage. L’approche ne change pas, chronique des textes dans l’ordre avec une petite présentation de chaque texte.

Gardes-frontières

« Des êtres âgés de centaines voire de milliers d’années disputent une partie de football quantique avec un ballon remplacé par des probabilités que chaque joueur essaie d’augmenter en faveur de son camp. »

Les mathématiques, ce n’est pas mon fort alors quand le texte tourne autour des fonctions et des harmoniques, ce n’est pas toujours facile à suivre, surtout au début. Mais la façon dont Egan écrit fait qu’on finit assez vite par comprendre les grandes lignes. D’autant que ce n’est pas le seul sujet du texte. Le texte questionne avant tout les relations, les sentiments, l’amitié, le rapport à la mémoire quand on est immortel. Ici, comme bien souvent chez Egan, on est sur une immortalité « virtualisée ». Ce qui est assez dingue avec le « foot quantique » c’est qu’Egan en a même écrit les règles qui sont disponibles sur son site.

Les Entiers sombres

« Et s’il était possible d’interférer mathématiquement avec un monde parallèle partageant la même position que la Terre ? »

Ce texte fait suite à « Radieux » du recueil éponyme. Ce qui est d’ailleurs étrange est que Le Bélial a republié récemment « Axiomatique », « Océanique », mais pas « Radieux ». Heureusement, le texte reste tout à fait accessible sans avoir lu son prédécesseur, même s’il m’a clairement donné envie de le lire. On est un peu sur l’équivalent mathématique de « Matière — Antimatière ». Dans « Radieux », des petits génies avaient découvert la possibilité d’interagir avec des mondes parallèles via des algorithmes. Une « guerre froide » connue de ces trois seules personnes est en place entre notre monde et un autre, car le bon algorithme pourrait détruire un monde ou l’autre. Un texte passionnant, assez vertigineux, dont j’ai adoré l’ambiance et qui m’a vraiment donné envie de lire « Radieux ».

Mortelles ritournelles

« Et si une technologie permettrait de créer des musiques qui vous reste en permanence dans la tête ? »

Texte lu alors qu’on est en plein boom des « IA créatives » accompagné d’une sacrée déchéance morale dans le secteur artistique, trouvant donc un certain écho chez moi. Ici, une entreprise met au point des algorithmes permettant de créer des musiques qui vous restent en tête. Cela vient remplacer les habituelles musiques de publicité. Peut-être au point de vous rendre complètement dingue. Un texte qui m’a bien plus, car comme tout le monde il m’arrive d’avoir des chansons et mélodies qui me restent ou me reviennent en tête.

Le réserviste

« Si on en a les moyens, il nous est possible d’avoir des clones qui nous servent de réserve de pièces détachées. »

Un texte qui m’a rappelé « La Caresse » sur l’immoralité d’une certaine catégorie de population. On y retrouve le cas de ces gens suffisamment riches pour ne plus se soucier de la morale et de faire des choses parce qu’ils en ont les moyens financiers. Ici, les clones sont bidouillés avant la naissance afin de ne pas être intelligents et ne pas être considérés comme des humains. On plonge dans un monde qui pourrait paraitre caricatural si les milliardaires de notre époque ne se comportaient pas déjà de manière immorale et complètement déconnectée de la réalité. Ici, notre milliardaire veut pousser le concept plus loin et faire transplanter son cerveau dans le corps d’un de ses réservistes, histoire de ne plus avoir à maintenir en vie un corps vieillissant, mais plutôt en avoir un tout neuf. On découvre le concept des réservistes, le cheminant et les expérimentations menant à la transplantation qui ne vont pas être sans surprise. Un texte vraiment plaisant, mais très cynique.

Poussière

« Un homme fait des expérimentations sur des clones numériques de lui-même afin d’explorer le concept même de la réalité. »

Un texte vertigineux sur la question de la conscience de soi, l’intelligence artificielle, la réalité, la notion de libre arbitre. Très prenant et très intéressant. Ce que j’ai compris, ce texte constitue le premier chapitre de « La Cité des permutants » que je n’ai pas lu.

Les tapis de Wang

Dès le titre je savais où je mettais les pieds, car cette nouvelle est un chapitre de l’excellente « Diaspora ». L’humanité, qui a pris diverses formes et essaimée à travers l’espace dans une quête de vie extraterrestre. Ce chapitre, et donc cette nouvelle, porte un gros « Sens of Wonder » par la nature de la forme de vie, de la forme d’intelligence et du monde qui va être découvert. Si vous n’avez pas lu « Diaspora », ce texte devrait être une sacrée claque.

Océanique

« Des anges ont installé l’humanité sur un Nouveau Monde. De nouvelles croyances se sont développées avec une foi très présente et très forte. »

Un texte qui a, au début, des airs de medieval fantasy, mais qui via son cadre sciencefictif explore le thème de la croyance, de la naissance et de la perte de la foi. C’est très intéressant et, si on s’implique, le texte soulève de vraies questions. Certains nous expliquent que « l’amour est chimique » alors pourquoi la « foi en Dieu » ne le serait pas ? Un très bon texte, mais qui aurait gagné à être un peu plus court.

Fidélitié

« Un couple, qui n’a pas toujours été heureux en amour. Une femme inquiète de l’étiolement de sentiments de son compagnon à son égard. Et si une technologie permettait de figer nos sentiments pour que l’amour ne s’estompe jamais ? »

Un texte qui porte des questionnements intéressants sur la vie des couples et les sentiments. Est-ce qu’un amour figé reste un amour sincère ? Les sentiments ne sont-ils pas faits pour changer, évoluer, se renouveler ?

Lama

« Grâce à des implants, un nouveau langage s’est installé, permettant de mettre de nouveaux mots sur des sentiments incroyables, puissants. Une poétesse très en vue et utilisant ce langage et cet implant et morte. Sa fille est persuadée qu’il s’agit d’un assassinat et engage une détective privée. »

Imaginez un langage suffisamment riche pour qu’un simple mot suffise à exprimer des choses très fortes, très complexes. C’est ce qu’offre le LAMA (Langage d’Analyse et de Manipulation de l’Affect). Et si un mot portant un sentiment trop puissant pouvait vous tuer ?

Yeyuka

« Dans un monde où la technologie permet aux pays développés de protéger leurs citoyens de toutes maladies, les médecins, chirurgiens et autres spécialistes sont menacés de se retrouver au chômage à moyen terme. Certains d’entre eux partent en mission humanitaire pour exercer leur métier alors qu’une nouvelle maladie incurable, le Yeyuka, frappe certains pays. »

Un texte que j’ai beaucoup aimé à cause du questionnement moral qu’il pose. Un « anneau connecté » analyse votre santé en permanence, soigne le moindre de vos problèmes. L’entreprise qui le produit fournit de nouveaux traitements dès qu’une nouvelle maladie apparait. Du coup, un oncologue bientôt obsolète qui part exercer en Afrique est-il un hypocrite opportuniste ? Mais d’un autre côté toute aide est bonne à prendre. À nouveau, le monde capitaliste fait qu’une technologie « miraculeuse » n’est pas accessible à tous ceux qui en ont besoin. Si tu n’as pas d’argent, tu crèves. Un texte qui parle des inégalités, de l’immoralité de certaines entreprises, notamment pharmaceutique, et qui rappelle que ce qui est juste n’est pas toujours ce qui est légal.

Singleton

« Après une grossesse qui s’est mal terminée, un scientifique développe une IA quantique capable d’explorer tous les possibles avant de prendre une décision. Mais dans un monde où il est possible d’avoir des enfants totalement artificiels que deviendrait un enfant doté d’une telle intelligence ? »

Mécanique quantique, monde parallèle, enfants artificielles, libre arbitre, émotion, parentalité… Un livre qui aborde beaucoup de sujets. On suit à travers les années le cheminement de ce couple qui tente d’avoir un enfant, mais qui est en même temps effrayé de ce qui pourrait lui arriver. Ils en arrivent à créer un « enfant parfait ». Cet enfant, comme d’autres enfants artificiels, attire la haine et la peur d’une catégorie de la population. Un jour elle finit par découvrir ce qui la rend si particulière. Un texte très bien écrit, extrêmement intéressant et qui soulève de vraies interrogations tout en faisant écho à la peur/haine que les conservateurs portent contre certaines minorités.

Oracle

« Dans les années 1950, un homme emprisonné, car injustement soupçonné d’espionnage, reçoit la visite d’une femme venue du futur et qui va l’aider à changer le monde »

La femme en question est la petite fille, devenue adulte, dont on a découvert la création et la jeunesse dans « Singleton ». Elle part sortir Robert Stoney de sa cellule et l’aider à améliorer le monde et changer l’avenir de celui-ci. Voyage dans le temps et univers parallèles, croyance contre science. On reconnait assez facilement Alan Turing en Robert Stoney et C. S. Lewis en Jack Hamilton. Malgré un côté loufoque, l’entêtement du croyant face à une science trop avancée qui passe pour une magie diabolique est assez plaisant à lire.

Le Continent perdu

« Futur indemne. Des passeurs semblent faire passer des migrants à travers le temps ou des univers parallèles, pour qu’ils trouvent un nouveau refuge. »

La question de l’émigration semble assez importante pour Greg Egan puisqu’il a fait une pose de plusieurs années dans sa carrière pour défendre la cause des réfugiés. On suit ici un jeune homme contraint de quitter son monde et émigrer vers une autre afin de rester en vie. Son monde a justement été foutu en l’air par une invasion de gens venant clairement eux aussi d’une autre époque ou d’un autre monde. Il arrive alors dans un monde qui offre refuge, sous certaines conditions, aux migrants. Le worldbuidling est un peu light et nébuleux. L’envahisseur, les « Doctes » me semblent être une double métaphore. Leur supériorité technologique par rapport au territoire qu’ils envahissent peut renvoyer à l’invasion américaine de l’Afghanistan. Leur violence, notamment à l’égard des chiites, peut renvoyer à Daesh d’autant plus avec la crise migratoire qu’ils déclenchent qui fera penser à ce qui s’est passé à partir de 2014 en Syrie et en Iraq. Si le sujet est intéressant et me parle beaucoup, l’exécution ne m’a pas convaincue.

Conclusion

C’est toujours un plaisir de lire du Greg Egan. Les thèmes explorés sont souvent très intéressants, parfois très forts et me parlent beaucoup. L’auteur balaye large tant sur les thèmes que l’approche. L’auteur porte de vrais questionnements tant scientifiques que moraux. Il y a aussi pas mal de « Sens of Wonder ». Des textes comme « Les Entiers sombres », « Yeyuka », « Singleton » m’ont soit émerveillé soit beaucoup touché. Visiblement, je vais devoir me procurer « Radieux » juste pour le plaisir de savoir ce qui s’est passé avant « Les Entiers sombres ». Si vous n’avez pas lu « Diaspora », « Les tapis de Wang » va lui aussi vous faire de l’effet. Au final, « Océanique » forme un recueil très convaincant, même si aucun texte n’égale à mes yeux « Le Coffre-fort » ou « Vers les ténèbres » du recueil « Axiomatique ».

Besoin d’un d’autres avis ? Voici ceux de Célinedanaë et de L’épaule d’Orion.

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