Vision Aveugle — Peter Watts

Résumé :
« Terre. 2082. Des milliers d’objets artificiels se consument dans l’atmosphère en émettant un signal à large spectre électromagnétique. Une poignée d’années plus tard, le vaisseau Thésée est armé dans le but de percer ce mystère. Ils sont cinq : Siri Keeton, au cerveau amputé inapte à l’empathie et au vécu émotionnel — l’observateur impartial de l’expédition. Isaac Szpindel, biologiste modifié pour pouvoir s’interfacer aux machines. Susan James, linguiste et schizophrène souffrant du syndrome de personnalités multiples — le Gang. Amanda Bates, la militaire du groupe, qui tient sous sa coupe une phalange de robots guerriers. Et enfin Jukka Sarasti, le commandant du Thésée, créature vampire ressuscitée par le génie génétique, personnage hyper sensible et prédateur ultime. Cinq êtres improbables, mais complémentaires, embarqués dans un monstre d’acier pour percer le plus fabuleux des secrets tapis au cœur des ténèbres du nuage d’Oort. »

Fiche technique :
Auteur : Peter Watts
Éditeur : Le Bélial »
Pagination : 448 pages

Je vous avais déjà parlé de Vision Aveugle il y a quelque temps lorsque je vous avais présenté le trailer d’animation Blindsight réalisé par Danil Krivoruchko. Le livre de Watts est considéré comme une des plus grandes œuvres de SF qui soient, mais n’était plus disponible que sur le marché de l’occasion et à un prix souvent élevé. J’attendais donc patiemment de trouver un exemplaire pas trop cher lors ce qu’il y a quelque mois de cela Le Bélial’ a annoncé une réédition. D’autant que les échanges avec le Seigneur Apophis m’ont convaincu il y a déjà longtemps que j’allais adorer ce livre. J’ai donc patienté, plus que les blogueurs chanceux ayant eu la chance de le lire en avant-première via un service-presse, plus que le lecteur lambda aussi suite à un problème de commande chez mon libraire. C’est avec cinq jours de retard sur mon calendrier initial que je vous livre cette chronique.

Un petit mot sur l’édition tout d’abord. Le Bélial’ ne s’est pas moqué des lecteurs avec ce livre qui malgré un prix très abordable nous offre d’abord une superbe couverture signée Manchu et fidèle à la vision de l’auteur. Il y a aussi des illustrations d’intérieur plutôt chouettes signées Thomas Walker. Le livre s’ouvre sur une préface de l’éditeur puis de Peter Watts lui-même qui parle des difficultés qu’a connu ce livre à l’époque de sa sortie, de comment les choses se sont mises en place pour en arriver à cette histoire, mais aussi de la dimension que cette œuvre a fini par acquérir. Il nous parle de Blindsight de Krivoruchko, de l’édition française qu’il trouve superbe. Il fait tout ça de manière franche, parfois drôle et surtout touchante. En fin d’ouvrage, outre les habituels remerciements, Watts nous livre plusieurs pages de notes et de références sur comment il a bâti une science-fiction si plausible. Pour ma part, j’aime quand un auteur se livre de la sorte pour rendre son œuvre plus compréhensible, nous explique ses motivations et ambitions. Enfin, le livre se termine par une nouvelle en bonus « Les Dieux Insectes » qui fait suite au texte principal.

Illustration par Manchu.

En 2082, les lucioles (surnom donné aux sondes extraterrestres) brûlent dans l’atmosphère après avoir « photographié » la quasi-totalité de la terre. L’Humanité (en partie transhumaine) prend un coup de pied au cul : nous ne sommes pas seuls. Les sondes semblent venir de la Ceinture de Kuiper, réservoir de comètes situé au-delà de Neptune. La terre envoie d’abord deux vagues de vaisseaux-sondes automatisés, suivies d’un vaisseau habité : le Thésée. Lorsque l’équipage sort de biostase, il s’avère que le vaisseau à volontairement changé de trajectoire et prolongé le voyage de plusieurs années jusque dans le nuage d’Oort. Le Thésée se retrouve en orbite de Big Ben une sous-naine brune (planète gazeuse plus grosse que Jupiter, mais moins qu’une Naine Brune). L’équipage, composé de Siri Keeton (le narrateur et seul non transhumain) synthétiste (chargée d’observer de manière neutre et traduire en langage compréhensible pour le commun des mortels, les conclusions des super-intelligences organiques ou artificielles), d’Isaac Szpindel, exobiologiste qui a sacrifié une partie de ses sens pour mieux s’interfacer avec les équipements indispensables à son métier, Amanda Bates, une militaire pacifiste, chargée de défendre l’expédition, de Susan James chargée d’établir la communication avec les extraterrestres et surnommée « le Gang » parce que son cerveau contient trois personnalités conscientes supplémentaires (faisant d’elle une sorte de processeur multicœurs), enfin, la mission est dirigée par Jukka Sarasti, un vampire ! Sauf que Peter Watts vous livre au travers du livre tous les éléments nécessaires à rendre SES vampires plausibles.

Dans Vision Aveugle, les vampires sont une espèce divergente éteinte ramenée à la vie par génie génétique. Homo vampiris, était le prédateur de nos ancêtres, dotés d’une super-intelligence, d’une force surhumaine, de la capacité de voir dans un spectre infrarouge (pratique pour chasser la nuit), mais aussi de la capacité d’hiberner pendant de longues périodes de temps pour que le « bétail » se renouvelle. Cette capacité est à l’origine de ce qui permet maintenant la biostase. Si les vampires se sont éteints c’est à cause du « bug du crucifix » en gros la vue d’un angle droit dans une large portion de leur champ visuel déclenche une crise d’épilepsie fatale. Donc quand les humains se sont mis à construire et foutre des angles droits de partout, les vampires sont morts les uns après les autres. Jukka Sarasti est tenu en laisse, car pour se protéger du « bug du crucifix » il doit s’injecter des anti-euclidiens, un peu comme un diabétique doit prendre régulièrement de l’insuline. Ne vous y trompez pas, Sarasti est un prédateur et selon les critères humains standards c’est un sociopathe, mais il est aussi le seul à pouvoir communiquer avec le Capitaine, l’IA du Thésée.

L’équipage se retrouve confronté à ce qui semble être un vaisseau extraterrestre, qui va prendre le contact et se présenter sous le nom de Rorschach. S’exprimant dans notre langue, il va alors tout faire pour repousser poliment, mais fermement les tentatives de contact du Thésée. L’équipage va finir par vouloir percer le mystère et partir à l’abordage de la « couronne d’épines », mais cette dernière semble vide. Pourtant, l’équipage va se trouver confronté à tout un tas d’évènements bizarre et perturbant avant de finalement croiser de la « vie » en la forme des brouilleurs.

Illustration par Manchu.

Je ne vais pas pousser plus loin concernant l’intrigue, mais les thèmes comme la nature des « extraterrestres » sont vertigineux. Oubliez les extraterrestres humanoïdes ridicules que vous avez vus maintes et maintes fois. Ici la vie et l’intelligence sont « autres », mais plausibles et vertigineuses. Les personnages vont être aussi confrontés aux effets du Rorschach qui joue avec leurs cerveaux, permettant à l’auteur de nous confronter à des thèmes forts liés au cerveau, au système sensoriel à la neurologique, à la conscience (questionnant son existence, sa nature, son utilité). Tout cela est dingue et donne par moment des frissons tant les interrogations auxquelles est confronté l’équipage font sens. D’autant que, comme on le découvre avec les notes de l’auteur, tout cela est basé sur des éléments, théoriques ou prouvés, réels.

Malgré la complexité des thèmes, si le livre reste exigeant, il est abordable. Il y a un vrai effort de l’auteur pour que, via les échanges entre personnages ou les réflexions du narrateur, les éléments scientifiques restent accessibles afin que le lecteur se retrouve confronté à toutes ces questions. Le Sens of Wonder de ce livre tiens à tout ce que j’ai cité plus haut, plutôt qu’à l’aspect spectaculaire et contemplatif comme on peut l’avoir dans « Diaspora » ou dans « La Nuit du Faune ». Ici Watts nous offre une œuvre sur le thème du premier contact teinté d’une tension digne d’un thriller. L’équipage est commandé par un prédateur vampirique sociopathe, Siri lui-même est vu comme un « commissaire politique » par certains, et tout le monde se demande ce que veulent ou ce que cachent les brouilleurs et le Rorschach. Le tout est saupoudré d’éléments quasi horrifiques via les effets que le Rorschach provoque sur l’équipage. Les efforts de worldbuilding plausible continue de transpirer quand, via les souvenirs de Siri, l’auteur nous fait découvrir aussi ce qu’il se passe sur la terre des années 2080 : début de société post-pénurie loin d’être utopique avec ces gens qui se réfugient dans des mondes virtuels, le terrorisme idéologique… Enfin, l’auteur arrive à créer une vraie empathie du lecteur pour Siri Keaton (et une partie de l’équipage) alors même que le protagoniste et narrateur en est incapable pour des raisons cliniques. Il est ainsi, à sa manière, un « alien » plus proche du vampire qu’il abhorre et craint que du reste de l’équipe transhumain, mais humain tout de même.

Le livre se conclut de manière magistrale, mais ouverte (il est suivi d’un autre livre appelé Échopraxie), mais aussi sombre. C’est le crépuscule de l’humanité telle qu’on la connaît puisqu’elle est progressivement supplantée par la transhumanité et qu’elle pourrait finir par se faire tailler en pièce par les Vampires si ces derniers parvenaient à détacher leurs « laisses ». Sans compter que l’humain n’est plus seul dans la forêt sombre que constitue l’univers.

Bref, malgré un emploi du temps plus que chargé, j’ai dévoré ce livre incroyable en quatre petites soirées, et si je n’avais pas eu d’obligation professionnelle et familiale, j’aurais surement fait une nuit blanche pour le lire d’une traite. C’est vertigineux d’intelligence (les thématiques, l’écriture, les extraterrestres), c’est prenant (comme un thriller ou un survival), c’est audacieux (le coup des vampires). Vision Aveugle est tout simplement la plus grosse claque que j’ai pris un lisant de la SF. Un livre superbe (beau travail d’édition) qui va trôner dans ma bibliothèque en attendant une prochaine relecture (et il y en aura croyez-moi) pour continuer de se révéler tant il est profond et incroyable.

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