Comte Zéro — William Gibson

Résumé :
« Turner, mercenaire, “aide” les transfuges des multinationales à déserter leur poste. Cette fois, il a pour mission de récupérer le cerveau de la biotechnologie de Maas-Neotek. Marly, acheteuse d’art à Paris, est engagée par un milliardaire excentrique afin de retrouver l’origine de mystérieuses et fascinantes créations apparues subitement sur le marché. Bobby, ou Comte Zéro, jeune et intrépide pirate de logiciel, opère dans les faubourgs de l’Étendue. Il va se laisser entraîner par sa curiosité dans les dédales du cyberspace. Le cyberspace, c’est l’univers artificiel des réseaux informatiques, le monde qui était déjà celui de Neuromancien. Et c’est là que leurs destins vont se croiser. Mais ils ne seront pas les seuls. »

Fiche technique :
Auteur : William Gibson
Éditeur : Au Diable Vauvert
Pagination : 464 pages

Lorsqu’« Au Diable Vauvert » a réédité Neuromancien, je ne m’attendais pas à ce qu’ils éditent le reste de la trilogie de « L’étendue » (The Sprawl Trilogy). J’ai découvert cette réédition grâce à la chronique du Chroniqueur lors de la sortie à l’automne dernier et je me le suis donc offert pour Noël. Bref, ces dernières années on a le droit à un petit retour du cyberpunk sur le devant de la scène et ce n’est pas pour me déplaire.

« Interruption du compte à zéro — sur ordre d’interruption, abaisser le compteur à zéro. »

L’histoire de Comte Zéro se passe huit ans après les évènements de Neuromancien et n’en reprend pas les personnages principaux. Mais on recroisera (furtivement) une ou deux têtes connues. Le titre du livre est le pseudonyme d’un des protagonistes, Bobby Newmark, et est également un jeu de mots sur une technique de programmation : l’interruption Compte Zéro, qui se déclenche quand un compteur arrive à zéro. Les deux autres protagonistes principaux sont Turner (Turner ‘tout court’) un mercenaire, et Marly, une galeriste parisienne grillée dans le milieu.

Gibson nous sert trois intrigues parallèles, qui, comme on s’en rendra compte plus tard, sont liées. Bobby, veut devenir un hacker pour se sortir de sa vie chiante dans un quartier où personne ne devient jamais « quelqu’un ». Il va alors tester un programme que lui a confié son fournisseur et plus ou moins mentors, mais l’affaire va mal tourner et lui attirer un paquet d’emmerdes. Turner, est embauché par Hosaka pour exfiltrer un scientifique de Maas, une mégacorporation concurrente, créateur d’une technologie de biopuce révolutionnaire, évidemment, ça va mal tourner. Marly Krushkhova est embauché par le milliardaire Virek pour trouver l’origine de mystérieuses œuvres d’art qui se présente sous forme de boite, et… la situation est loin d’être aussi simple que le laissait entendre le milliardaire.

Les trois intrigues s’alternent à chaque chapitre. Ces derniers sont relativement courts. De plus Gibson a un style sans fioriture, il ne décrit que ce qui est nécessaire à l’histoire, à la compréhension des personnages, de leurs motivations, de leurs relations. On retrouve plus ou moins les tropes de Neuromancien, mais vus et abordés sous un angle généralement différent. Parfois Gibson fait exprès de ne pas nous décrire les conséquences immédiates d’un évènement, notamment parce que le personnage du chapitre n’est pas en mesure de le savoir. On finira dans certains cas par en savoir plus lorsqu’un personnage se connecte aux actualités. On retrouve, le sujet des conflits entre mégacorps, poussé à l’extrême, avec des mercenaires, assassins-ninjas, hackeurs, frappes aériennes ou orbitales, le tout sans trop se soucier des dégâts collatéraux, dans un monde où les États-nations ne sont plus que l’ombre deux même. On retrouve aussi des IA, Legba, le Baron Samedi, Ougou Feray, ou encore Damballa, utilisant le folklore et le vocabulaire du vaudou haïtien, pour interagir avec le commun des mortels. Le monde a bien changé en huit ans, la mégacorp Tessier-Ashpool s’est effondrée. Et on se demandera immanquablement ce que sont devenu les IA Wintermute et Neuromancer, mais rassurez-vous, le livre nous donne une sorte de réponse. Reste une question, qu’elle est le but des IA qui ont pris leur indépendance dans la Matrice et prolifèrent ? En effet, d’intelligence quasi divine, leurs motivations et capacités échappent au commun des mortels. Les humains ne sont que des pions ou des vaisseaux, mais il semble que ceux qui sont bons (tant sur le plan humain que des compétences) puissent y gagner gros.

William Gibson nous sert une très bonne suite qui diffère sur la forme et aussi un peu sur le fond. S’il est question d’IA, leur nature a évolué. Les personnages et leurs cheminements n’ont rien à voir. Là où le premier opus nous offrait une équipe, ici nous suivons trois destinées semi-indépendantes. On a une touche d’exotisme tant sur le plan culturel que linguistique avec des personnages d’origine haïtienne qui servent de vecteur aux IA citées précédemment et utilisent régulièrement des expressions créoles. On découvre des phénomènes culturels intéressants, des technologies assez dingues (reconstruction de corps, armes conçues pour cibler un individu précis…). Il y a aussi un court passage dans l’arc de Marly où l’on découvre un équivalent des NFT (le livre date de 1986) et le niveau ultime de spéculation sur les œuvres d’art. De plus, avec l’émergence des « biopuces », Comte Zéro préfigure un futur qui tend potentiellement vers le biopunk, néologisme né de la contraction entre biotechnologie et cyberpunk dont les thèmes principaux tournent donc autour des technologies du vivant tel que les modifications génétiques et biomécanique.

[…]Lorsqu’elle entra le numéro de l’horloge, un résumé automatique des infos satellites apparut sur l’écran : une navette de la JAAL s’était désintégrée pendant sa rentrée dans l’atmosphère au-dessus de l’océan indien, des enquêteurs de l’axe métropolitain Boston-Atlanta avaient été envoyé examiner le site d’une explosion dévastatrice, et visiblement gratuite dans une banlieue résidentielle morne du New Jersey, des miliciens supervisaient l’évacuation du quart sud de la Nouvelle-Bonn suite à la découverte par des ouvriers du bâtiment, de deux ogives remontant à la guerre et peut-être équipées d’armes biologiques, et des sources officielles en Arizona niaient les accusations mexicaines concernant l’explosion d’un petit engin nucléaire près de la frontière du Sonora… Puis le résumé repris du début […]

Petite cerise sur le gâteau, la couverture, toujours signée par Josan Gonzalez est superbe, dans la continuité de celle de Neuromancien.

Quel plaisir de lire ce livre et de retrouver la plume de Gibson ! Comte Zéro est une suite qui ne se repose pas sur ses lauriers, faisant le choix de mécaniques narratives différentes et en explorant les thèmes du livre précèdent sous un angle bien différent, mais au moins aussi intéressant, tout en en explorant d’autres. Plutôt que de faire du « simple cyberpunk », l’auteur ouvre aussi une porte intéressante vers le biopunk. Le monde de l’Étendue est dépeint par petites touches qui le rendent fascinant et qui donnent envie d’en savoir plus. Bref, j’ai passé un super moment et j’ai hâte de lire « Mona Lisa Overdrive ».

Envie d’un autre avis? Faire un tout chez Le nocher des livres.

Un commentaire sur “Comte Zéro — William Gibson

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s