La nuit du Faune — Romain Lucazeau

Résumé :
« Au sommet d’une montagne vit une petite fille nommée Astrée, avec pour seule compagnie de vieilles machines silencieuses. Un après-midi, elle est dérangée par l’apparition inopinée d’un faune en quête de gloire et de savoir. Le faune veut appréhender le destin qui attend sa race primitive. Astrée, pour sa part, est consumée d’un ennui mortel, face à un cosmos que sa science a privé de toute profondeur et de toute poésie. Et sous son apparence d’enfant, se cache une très ancienne créature, dernière représentante d’un peuple disparu, aux pouvoirs considérables. À la nuit tombée, tous deux entreprennent un voyage intersidéral, du Système solaire jusqu’au centre de la Voie lactée, et plus loin encore, à la rencontre de civilisations et de formes de vie inimaginables. »

Fiche technique :
Auteurs : Romain Lucazeau
Éditeur : Albin Michel
Pagination : 256 pages

Alors que je vous expliquais il y a peu de temps comment j’avais eu du mal avec Latium en 2016, là, malgré tout nous voilà ici face à un livre que j’attendais avec impatience après avoir lu la chronique d’Apophis. Je m’attendais à une claque monumentale et j’ai été servie.

Le début du livre et même la forme peuvent être déstabilisants. Ça commence un peu comme un conte, avant de se transformer en conte philosophique, en voyage initiatique, mais c’est avant tout de la hard-SF. Comme l’indique le résumé, un Faune débarque au sommet d’une montagne. S’y trouve une petite fille, Astrée. Le Faune, qu’elle baptisera Polémas (nom d’un valeureux guerrier dans L’Astrée d’Honoré d’Urfé), issu d’une race encore primitive veut « savoir » pour assurer la survie de son peuple.

Astrée quant à elle est un avatar « mémoriel », la dernière humaine. Mais on parle là d’une humanité bien lointaine : post-humanité, voyage stellaire, cybernétisation… Comme j’ai parlé de dernière humaine, cela sous-entend qu’il n’y a plus d’Humanité. Cette dernière a essaimé dans l’espace alors que la terre se mourait. En effet, l’auteur utilise l’hypothèse silurienne pour justifier les cycles de la vie sur terre : une espèce intelligente émerge, consomme les ressources carbonées, s’éteint ou quitte la planète ou se transcende, pendant des millions d’années la géologie efface les traces de la civilisation régénère les ressources carbonées, et une espèce intelligente finie par émerger et ainsi de suite. Aux yeux d’Astrée, la quête de Polémas est donc vaine, mais la fillette va finalement se laisser convaincre pensant prouver au Faune que tout est vain, tout est voué à l’entropie.

Astrée et Polémas vont alors voyager à travers la galaxie sous forme de « copie neutronique », puis par d’autres moyens tels que l’intrication quantique et plus. En route ils vont croiser une civilisation robotique (très) lointaine descendante de l’Humanité et se faire un nouveau compagnon : Alexis. L’aventure devient triple. Astrée cherche l’immortalité et à retrouver l’émerveillement, Polémas cherche le savoir pour assurer la survie de son espèce, Alexis quant à lui cherche à retrouver le frisson de la vie et donc le risque de mourir.

Ce voyage à travers le système solaire (Jupiter, Encelade, le nuage d’Oort) puis la galaxie jusqu’aux limites du Groupe Local (le groupe de plus de 60 galaxies auquel appartient la Voie lactée soit près de 10 millions d’années-lumière) nous permet de découvrir le cycle de la vie carboné, le cycle de la vie silicié qui lui succède dans certains cas, mais aussi certaines formes de vie extraterrestre ou « autre ». C’est sur ce point-là que je me suis régalé à un point inimaginable. On croise des extraterrestres biologiques telle que les jupitériens, des civilisations robotique tels que les Ixien comme Alexis, des IA hors-normes et divines telles qu’un ordinateur universel constitué d’une étoile à neutron. Mais l’auteur va encore plus loin en termes de formes de vie, car si la vie carbonée ou siliciée ne suffisait pas, on finira par être confronté à des métacivilisations, à des formes de vie basées sur la matière exotique puis la matière non baryonique (matière noire). On découvre alors des formes de vie qui frôlent le divin, les Satrapes, qui m’ont fait frissonner (d’émerveillement et de terreur) tant ils m’ont, sur le coup, donné l’impression d’avoir à faire à des Grands anciens « plausibles ». Frissons supplémentaires lors de l’apparition du Prophète, un autre Satrape, différent des autres et chargé d’une mission. Frissons encore à la découverte de civilisation habitant les Trous noirs primordiaux depuis la naissance ou presque de l’univers. Cela nous envoie ensuite vers l’Observateur et l’Ennemi, là, l’auteur a failli me perdre tant leur nature et leur lutte peut être difficile à appréhender au premier abord.

Après avoir lu ce que j’écris sur les Satrapes, l’Observateur et l’Ennemi, on pourrait croire que le dernier tiers du livre est effroyable et déprimant alors que les deux premiers tiers seraient merveilleusement beaux et gentils. Mais en réalité on croise déjà dans ces parties des éléments sombres ou effroyables tels que des dictatures totalitaires, des espèces esclavagistes ou des guerres entre métacivilisations robotiques. Quoi qu’il en soit, ce livre donne le vertige par les distances qu’il explore, par l’échelle temporelle qu’il aborde et par la Sense of Wonder monumental que l’auteur nous assène. De plus malgré la quantité d’éléments de hard-SF, l’auteur arrive à nous rendre cela globalement très digeste. Tout simplement parce qu’Astrée puis Alexis doivent expliquer nombre de choses à un Polémas totalement dépassé. Ensuite Astrée et Alexis finissent eux aussi par être dépassés et doivent se faire eux aussi expliquer les choses. C’est donc parfaitement accessible et fluide.

Le livre est donc très accessible sur les aspects SF et hard-SF (et donc conseiller aux amateurs de SF), mais il y a aussi un aspect philosophique évident et non négligeable (l’auteur est agrégé de philosophie et titulaire d’un MBA du Collège des ingénieurs) qui pourrait ne pas plaire à tout le monde. Enfin, comme c’était le cas avec Latium, Romain Lucazeau fait montre d’une plume virtuose, empreinte de poésie et de métaphore dont je ne suis en temps normal pas forcément très friand (j’aime les auteurs qui vont à l’essentiel), mais qui pour le coup m’a globalement enchanté. Ma dernière claque dans le domaine de la hard-SF étant « Diaspora » de Greg Egan (en attendant de lire la réédition de Vision d’Aveugle de Peter Watts), je trouve le livre de Romain Lucazeau bien plus accessible. Et même si les deux livres ont cette forme « de voyage prétexte au Sens of Wonder », le SoW des livres est, à mes yeux, très différent. Le livre d’Egan m’avait émerveillé par des distances et des échelles de temps inimaginable. Celui de Lucazeau m’a émerveillé des formes de vie et un aspect philosophique tout aussi inimaginable.

En conclusion, Romain Lucazeau nous livre une œuvre de science-fiction exceptionnelle, démesurée et épique. Une claque monumentale de Sens of Wonder et d’ambition qui permet à l’auteur d’aller jouer dans la même catégorie que les grands auteurs anglophones du genre et le tout en seulement 250 pages. Cela est d’autant plus bluffant qu’il ne s’agit que de son deuxième roman (sans compter une dizaine de nouvelles).

L’avis de Célinedanaë Au Pays des Cave Trolls.

L’avis de Le nocher des livres.

L’avis du Chroniqueur.

4 commentaires sur “La nuit du Faune — Romain Lucazeau

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